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ELIAS SELFATI Arrest
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du 29 janvier au 9 février 2013
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A la galerie
Talmart, à Paris, l’exposition « ARREST » présente une nouvelle série
de toiles de l’artiste marocain Ilias Selfati. Accrochées en
diptyques, les œuvres, dans lesquelles s’exprime, comme souvent, la
fascination de l’artiste pour le noir, confrontent pour la première
fois deux univers que l’artiste a certes explorés dans des séries de
travaux passées, mais sans jamais les mettre ainsi en regard. Cette
rencontre inédite ouvre alors à de nouveaux horizons de réflexion et
inaugure une dynamique interne aux images et un sens qui se précise, un
discours aussi. Par ce choix, davantage que purement scénographique,
Selfati dévoile de manière plus explicite qu’il ne l’a jamais fait, ce
qui le préoccupe et l’agite, et le regard, d’homme engagé, qu’il pose
sur le monde contemporain.
On reconnaît, bien sûr, en chaque volet des diptyques
présentés, l’attention particulière que Selfati porte à la
représentation de la nature, botanique ou zoologique. La figure
animale, récurrente, comme par exemple la représentation du cheval,
agit tant au niveau figuratif que dans sa dimension symbolique, la vie
animale pouvant être imaginée – fantasmée – comme symbole de liberté
mais aussi, dirons-nous, d’une liberté primitive, « sauvagerie sans
intention ». Encore qu’il ne soit sans doute pas vain de rappeler que
si ce cheval, que Selfati a pu peindre ou dessiner si souvent, est sans
doute un des animaux les plus symboliquement chargés, depuis les mythes
chtoniens jusqu’au récits initiatiques, il incarne la domestication et
la « sauvagerie domptée ».
Chez Selfati, ces figures ou motifs issus de son
inclination pour la nature reviennent sans cesse ; mais les voici ici
confrontés à des images nouvelles, comme un incessant ballet, un
va-et-vient permanent entre deux types d’images liées entre elles par
la forme en deçà, ou au-delà, des sens qu’elles semblent opposer. Images exhumées de la mémoire, bribes de souvenirs, échos de son enfance, impressions. D’abord, donc, les sensations au contact de la nature.
Et puis le noir, la puissance du noir, sous toutes ses formes et
dans toutes ses nuances. Voile de noir sur noir, ou noir profond sur
fond clair, Selfati engage des jeux d’ombres, s’ingénie à des matités
absorbant la lumière, des contrastes la restituant, des clairs-obscurs
moins graphiques que délicats. « Le beau perd son existence si l’on
supprime les effets d’ombre » écrivait Tanizaki*. Etrange fascination
pour la beauté de l’ombre, pour quelqu’un ayant vécu son enfance sous
le « suaire blanc » de la lumière de Tanger, pour reprendre le mot de
Pierre Loti ? Bien plutôt que les croisements des Orient, Selfati
produit une esthétique nourrie de son cosmopolitisme, qui d’une manière
ou d’une autre a appris la beauté des contrastes.
A ces images songeuses intimement liées au passé et à
l’enfance, se juxtaposent d’autres images, de celles qui surgissent
dans le monde médiatique dans lequel nous vivons, aussi évanescentes et
fugaces que les impressions du passé peuvent s’avérer tenaces.
Depuis
quelques années, Ilias Selfati archivait des photographies, la plupart
issues de la presse quotidienne espagnole, montrant des arrestations,
photographies le plus souvent prises sur le vif et sans qualité
plastique, constituant ainsi le matériau qui allait lui servir pour
Arrest. Passées au filtre de son énergie créatrice et de son
savoir-faire, ces images « documentaires » d’arrestation, presque
méconnaissables en tant que telles, se voient donc transvaluées
plastiquement et esthétiquement, Selfati cherchant à en exfiltrer leur
permanence.
On retrouve là ce qui paraît s’affirmer comme une
préoccupation majeure chez l’artiste. Dans la palette des noirs, des
silhouettes se dessinent, presque minimalistes. Les formes
archétypales, parfois au bord de l’abstraction, semblent aspirer à
dégager une essence des formes, comme une tentative de saisir «
l’essence même des choses », quelles qu’en soient leurs variations
réelles. En territoire de reconnaissance, l’objet réel importe
sans doute moins que la sensation de sa présence. Dans la sobriété, la
rigueur, des œuvres de Selfati se diffuse un essentialisme subtil,
ambitionnant de tirer les images hors de l’actualité, vers une forme de
l’éternité.
Ce souci formel de l’artiste ne doit pourtant
pas occulter la nature politique de la réflexion de l’artiste, mise ici
en évidence par la présentation en diptyques des œuvres laissant en
surgir avec clarté les antagonismes.
D’un côté, une représentation récurrente dans l’œuvre de l’artiste, de
la nature, perçue comme lieu par excellence du mystère, des mythes et
des symboles mais également et surtout comme principe de protection, de
pacification et de permanence.
De l’autre, montrant le fonctionnement des appareils répressifs
étatiques en pleine action, la représentation paroxystique de la
violence humaine, et en particulier, et ce n’est sans doute guère un
hasard, de la violence instituée, impermanente et sujette à
l’arbitraire.
Bien sûr, il faudrait éviter l’écueil du manichéisme en se figurant une
nature dénuée de toute puissance destructrice et une humanité politique
vouée au règne de la loi du plus fort, si une telle opposition des
forces en présence ne mettait pas en lumière la question de
l’intentionnalité de la violence de l’homme sur l’homme, des problèmes
de pouvoir et de domination qu’elle soulève et dont le monde
contemporain est loin de s’exempter.
Dans ces « arrestations », la contrainte des corps figurée par Selfati
manifeste le fameux paradoxe de la violence instituée, de la répression
étatique, dans le totalitarisme comme en démocratie, « violence
légitime » dont les Etats détiennent le monopole, selon l’expression de
Max Weber**.
Contre, tout contre, cette liberté contrainte par la
probable nécessité d’un ordre que nous avons à produire, semble
s’ériger pour Selfati celle d’une nature dessinée comme une utopie, ou
qui (re)deviendrait une utopie nouvelle, un paradis perdu peut-être,
qu’il s’agirait de reconquérir comme une nouvelle Arcadie.
Artiste engagé dans son temps, Selfati nous invite à
observer le monde présent sous le prisme de son art, romantique à sa
manière, plus mélancolique que nostalgique, d’un romantisme
contemporain nourri de l’observation des dérives de nos sociétés, de la
guerre à l’obsession de la sécurité, du terrorisme à l’impérialisme
marchand contre le vivant.
* Junichiro Tanizaki, Eloge de l’ombre, 1933
** Max Weber, Le savant et le politique, 1919
Marie Deparis-Yafil
Janvier 2013
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