
Jeudi 12 avril 2012 – Vernissage de l'exposition Seules les pierres sont innocentes, pour laquelle j'ai invité Arnaud Cohen à participer, en exposant son « Saint-Sébastien » revisité.
Le vernissage touche à sa fin, il ne reste plus qu'une dizaine de personnes dans la galerie.
Une jeune femme invitée au vernissage, salue le galeriste après avoir discuté avec lui et sors. Puis rentre de nouveau, apparemment sans raison explicite, d'un pas ferme. En se dirigeant vers le galeriste, la jeune femme heurte le socle sur lequel était posée l'œuvre d'Arnaud Cohen, qui s'écrase au sol. Le Saint-Sébastien est brisé, la sculpture fissurée sur une importante longueur.
Tandis que l'artiste constate les dégâts sur son œuvre, la jeune femme lui dit : « Je suis certaine que ça se répare, je suis artiste aussi ! »
Cette dernière phrase résonne dans nos esprits tandis que, jusque tard dans la soirée, nous discutons de la manière dont nous allons faire face à cette situation inédite pour nous tous.
Quant aux conditions qui ont présidé à l'incident, nous concluons à l'hypothèse de l' « acte manqué ». Ni réellement volontaire, ni tout à fait innocent, le geste accidentel de cette jeune femme n'était-il pas une manière de manifester quelque chose de l'ordre de l'ombre et de la lumière, à laquelle aspire peu ou prou tout artiste, et dans laquelle était Arnaud ce soir-là ?
Dans la nuit, Arnaud Cohen a mûri l'idée de retourner cette mésaventure en création nouvelle. Il nous écrit : « Transformer les menaces en opportunités. C'est ce que fait le sculpteur lorsqu'il utilise à son profit la présence d'une imperfection au coeur d'un bloc de marbre, modifiant ainsi le plan de l'oeuvre initiale, pour en faire une oeuvre plus forte encore. Le plasticien que je suis ne fonctionne pas autrement. C'est pourquoi j'aimerais avec votre aide faire évoluer la sculpture brisée de St Sébastien en performance sur la durée de l'exposition Seules les Pierres sont innocentes. »
Un protocole d'action-performance est mis en œuvre :
Sur le postulat d'une analogie entre le destin de son Saint-Sébastien et celui d'Andy Warhol, on disposera près de l'œuvre en l'état un second socle, destiné à recevoir des exemplaires du SCUM Manifesto de Valérie Solanas. Toute personne, y compris l'artiste, pourra venir déposer, ou envoyer à la galerie un exemplaire de l'ouvrage, sans distinction de langue ou d'édition. L'action sera documentée par une prise de vue régulière. Puis, quelques jours avant la fin de l'exposition, Arnaud Cohen effectuera non pas à proprement parler une restauration de l'œuvre mais une transformation, en en suturant les fissures plutôt qu'en cherchant à les faire disparaître. Alors, les Scum Manifesto, sur lesquels Cohen sera intervenu, seront rendus à leurs propriétaires (merci de laisser votre nom en page de garde) laissant la place à un exemplaire du N°10 de la revue Egoïste, datant de 1987, en couverture de laquelle a été publiée la célèbre photographie réalisée par Richard Avedon de Warhol montrant ses blessures suturées, et que Cohen définit comme « le St Sébastien ressuscité d'Avedon ».
Pour parachever la résurrection et, en quelque sorte, la rédemption de l'œuvre, de l'exposition et de l'espace de la galerie, une performance cérémoniale de désenvoûtement sera réalisée par le plasticien et chaman Sébastien Lambeaux.
Sébastien Lambeaux est-il un sorcier, un prêtre animiste ou vaudou, un marabout ? Il se définit lui-même plus communément comme un chaman nord-européen, considérant que l'expérience mystique chamanique ne constitue pas une curiosité ethnologique mais une conduite pouvant faire sens dans toute société, y compris dans le monde contemporain.
Sébastien Lambeaux confectionne des fétiches qu'il active/réactive lors de rituels privés, ou publics. Durant ces rituels, il revêt un costume de cérémonie qui participe à l'entrée en transe. « Aujourd'hui, explique-t-il, j'utilise majoritairement, entre autres matériaux comme des trophées de chasse, des chaussettes de football que je récupère auprès de footballeurs. »
Marie Deparis-Yafil, Avril 2012.
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